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Le chant des terres.

Je me souviens d’une interview de Neil Young qui racontait comment il avait composé la BO de Dead Man : des heures enfermé face à un écran sur lequel il projetait des brouillons du film tout en jouant, à l’instinct. Avec le résultat hallucinant que l’on sait.

J’ai eu la délicieuse impression pendant ce concert habité de Jean-Louis Murat, d’être un rush de Jarmusch : après l’avoir quitté en 1999 lors d’un concert tout en coton dans un théâtre parisien plutôt chic, avec un public en costard afterwork et un demi-queue sur scène, voilà que je le retrouve guerrier, rocker, sobrement trash, entier, nu même, assis sur une chaise sans bouger d’un poil (et Dieu sait qu’il est poilu), pour livrer à un public médusé un déluge de cordes et de mots curieux.

Forcément, après être tombé sous le charme de Manset, ma découverte de Murat en 1989 a été un choc. L’année de mes 18 ans, où trahis par Depeche Mode et son imbitable «Violator», mon vieux pote JP et moi avons détruit ce CD (ça coutait un bras, un CD à l’époque) en écoutant en boucle «Prière pour M» - putain de rite de passage, quand même. En toute logique nostalgique, je m’attendais encore une fois à chialer comme un gosse pendant deux heures.

C’est finalement à une petite histoire du rock que nous aurons eu droit. C’est qu’il peut être filou, le Jean-Louis : après nous avoir servi un dernier album somptueusement doux, voilà qu’il nous le balance à la gueule avec des boules de feu, choisissant un jour de tempête pour nous transporter dans son monde si particulier.

Côté instruments classiques : une guitare saturée et une batterie. Point barre. Lunettes de soleil aidant, on croyait voir Lou Reed réinventant tout dans son indépassable «Songs for Drella». 

Côté outils de propagande poétique : la voix de Murat, rauque-suave comme douce-amère, faussement (en)traînante, accentuée ou murmurée, poison insidieux, monument historique. Et sa langue : étrange, étrangère, elliptique, maternelle, animalière et animale. Naturelle, quoi. L’écriture de Murat est sans doute le chemin le plus court entre l’immensité du monde et la petitesse d’une vie humaine ; moulinette mi-réaliste, mi-fantastique, arme de ralentissement massif, cours d’histoire déjanté.

En 1985, les Rennais de Marc Seberg chantaient «Le chant des Terres», époque où le mystérieux auvergnat venait de sortir son deuxième album. En fait, ce serait un beau titre pour l’œuvre de Murat, un type qui, quand il ouvre un album en chantant «Il neige», t’emmène déjà, en deux mots, dans un vieux rêve dont tu ne reviendras jamais tout à fait.

Laurent Geneix pour Parallèle(s) - novembre 2013