Voici le texte intégral de ma nouvelle qui a reçu le 8 mars 2013 le 3e Prix du Concours "Fenêtres sur courts", organisé à l'occasion du 50e anniversaire des cinémas Studio.

Il y avait trois contraintes : 10 000 signes maximum, au moins une scène devait se dérouler aux Studio et il devait y avoir une distribution, comme s'il s'agissait d'un scénario de film.

Le jury était présidé par l'écrivain Jean-Marie Laclavetine et comprenait deux personnes travaillant aux Studio, Joël Hafkin de la Boîte à Livres et une abonnée des Studio tirée au sort, Anne Brentano, par ailleurs documentaliste au Lycée Descartes.

©"Dépendances obscures" - Laurent Geneix pour les Cinéma Studio - Mars 2013

visuel 50 ans studio noir

Photo palmarès 2 

Remise des prix / avec le pull rose au milieu, c'est moi !

 

 

  

Dépendances obscures

  

avec

 

Emmanuel Mouret (Félicien)

  

Sabine Azéma (la maman)

Laurence Cote (l’employée du cinéma)

Lambert Wilson (le notaire Martin Targaud)

 

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            Finalement, le plus difficile avait été de trouver la maison. Vu mon projet, le choix avait été si restreint qu’il m’avait fallu attendre douze ans avant de pouvoir faire l’acquisition du lieu idéal. Et encore : à deux heures près, il avait failli me passer sous le nez, car quelqu’un d’autre était dessus. Heureusement que mon notaire avait été assez malin pour me faire passer en premier.

 

            On pourrait penser que creuser les tunnels fut une tâche titanesque, mais ce fut surtout une question de méthode, d’organisation et de discrétion. Beaucoup de travail, certes, mais rien comparé à ces douze années d’attente, de recherche, de rencontres infructueuses, de frustration, et d’impatience maladive. Jusqu’à ce jour béni de 2009 où j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps sur un banc du square François Sicard, en serrant l’enveloppe kraft contenant le compromis de vente que je venais de signer. Je me répétais «ça y est ! ça y est ! Tu vas pouvoir réaliser ton rêve !»

 

            Les trois mois séparant cette signature de celle de la vente furent parmi les plus excitants de ma vie. C’est là que j’ai peaufiné mon plan au millimètre et que j’ai commencé à aller acheter mon outillage. J’ai aussi estimé mon temps de travail : énorme, mais n’ayant jamais eu besoin de travailler pour subvenir à mes besoins quotidiens, ça n’allait pas être un problème, en fait.

 

            Côté «évacuation», j’ai étudié tellement d’options possibles - dont j’ai scrupuleusement conservé les notes en bon conservateur pathologique que je suis - que je pourrais écrire un livre qui s’intitulerait «Comment se débarrasser discrètement de tonnes de terre et de gravats lorsqu’on habite en plein centre ville». Un rien ennuyeux sans doute, mais quelques allumés de mon espèce, disséminés un peu partout sur la planète donneraient sans doute cher pour s’économiser des mois de réflexion en trouvant en quelques heures de lecture tout un tas d’idées dans un livre.

 

            La solution que j’ai finalement retenue pourrait s’appeler «la méthode homéopathique» : plusieurs fois par jour pendant environ deux ans, je me débarrassais de quelques kilogrammes de la chose, soit dans des petits sacs plastique négligemment balancés dans des poubelles publiques, soit discrètement répandue par des trous de poche (sous-méthode baptisée «option Petit Poucet»), au gré de mes balades au bord de la Loire ou dans l’un des jardins les plus proches : Mirabeau, François Sicard et Archevêché.

 

            Bref, début 2012, non seulement pas un milligramme de terre ou de pierre ne se trouvait dans ma maison, mais de plus, tous mes accès étaient sécurisés et les deux passages secrets menant aux galeries souterraines étaient absolument introuvables. J’avais tellement bien travaillé que je me demandais même parfois si une équipe de la brigade des stups passant ma maison au peigne fin, découvrirait le pot-aux-roses.

 

            Seul incident à déplorer pendant les travaux : quelques contusions suite à la chute malencontreuse sur ma tête fragile d’une partie de ma collection de vieux numéros de Positif, période 1991-1996. Incident suite auquel j’ai eu l’idée de mon second accès : un ingénieux système derrière des présentoirs remplis de numéros de Télérama où seule l’application de vos mains simultanément sur deux couvertures bien précises, permet de faire pivoter l’un des présentoirs et d’accéder ainsi aux souterrains.

 

            N’ayant partagé ce secret avec personne, j’ai, le soir où l’accès à la dernière salle fut tout à fait terminé, débouché une bouteille de Meursault que j’ai finie seul, entre deux séances. J’étais apaisé et j’allais désormais pouvoir m’adonner d’une manière toute nouvelle à ma cinéphilie sans limite : je devais être le seul homme au monde, à cet instant précis - et nul doute que je le suis encore aujourd’hui et que je le resterai encore longtemps - à avoir un accès direct et strictement privé à sept salles de cinéma d’art et d’essai, à partir de son domicile.

 

            J’étais particulièrement fier de deux choses : la finition des trappes d’accès dans les rangs des salles, où même la meilleure femme de ménage ne pourrait rien détecter tant ma maîtrise de la découpe de moquette a atteint le rang d’art majeur ; et d’autre part, l’aménagement somptueux de ce que j’appelle ma «salle de contrôle», que je viens tout juste de terminer.

 

            Cette salle souterraine d’une quinzaine de mètres carrés est une sorte de carrefour d’où partent mes différents tunnels d’accès aux salles, ainsi que celui qui me ramène chez moi; j’y ai installé une petite table ronde sur laquelle je pose généralement le programme des Studio Sanzès, une bonne bouteille et un verre. Il y a également une pendule à cristaux liquides rouges qui me permet de timer mes arrivées dans les salles à la perfection.

 

            En effet, il s’agit de ne surtout pas sortir de sa trappe sous les pieds de personnes déjà installées pour le film ou pas encore parties du film précédent ! Comme il arrive parfois qu’il y ait quelque retard dans le planning, j’ai aussi un système auditif perfectionné grâce auquel je peux m’assurer que ma rangée est bien vide et que je dispose d’un petit laps de temps pour prendre place devant le film de mon choix.

 

            Ah ! Le choix ! Vaste embarras... face auquel j’ai depuis plusieurs mois trouvé une sympathique parade : une piste de dé et un dé à 8 faces, eux aussi exposés en permanence sur la table ronde. Je ne vous cache pas qu’il m’arrive de tricher un peu, surtout lorsque ça tombe sur le numéro d’une salle où ne se joue aucun film alors que je meurs d’envie d’y aller, ou une où se joue un film que j’ai déjà vu plus de trois fois... Le 8, c’est le luxe intégral, une entaille dans ma routine bien huilée, une petite règle perverse que je m’impose : puisqu’il n’y a que 7 salles, si je tombe sur le 8, je rentre chez moi faire autre chose, jusqu’aux prochaines séances.

 

            J’oubliais : au-dessus du tunnel qui mène aux salles 3 et 7, je me suis bricolé une petite carte d’Indre-et-Loire qui scintille dans la pénombre de ma salle de contrôle, plutôt qu’avoir mis des chiffres comme pour les cinq autres. Chaque fois que mes yeux tombent sur cette carte, je ne peux m’empêcher de penser que les responsables du cinéma ont fait exprès de mettre la salle numéro 3 juste avant la 7, pour que ça fasse 37. Il faudra que je leur demande un jour. Mais le souci, c’est que depuis que mon projet est terminé, ils ne me voient presque plus et que, même si je ne fais pas partie de cette frange croissante de la population atteinte de paranoïa latente, il me semble que moins je me fais remarquer, mieux je me porte et moins je risque d’éveiller des soupçons.

 

            L’autre jour, j’ai croisé à la boulangerie du quartier une des femmes qui travaillent au cinéma et elle m’a alpagué :

 

            - Ben, alors, on ne vous voit plus, Félicien, qu’est-ce qui se passe ? Vous êtes malade ?

 

            Je me suis senti un peu bizarre, d’autant plus que la veille, j’avais dû me délecter de quatre films dans la même journée. J’ai bafouillé deux ou trois trucs, puis les jours suivants, j’ai choisi à plusieurs reprises l’option «sortie au grand jour». Cela signifie que je rentre par mon tunnel, mais que je sors tranquillement, comme n’importe quel spectateur et que j’en profite pour pointer ostensiblement mon nez dans le hall d’accueil, prenant bien mon temps pour regarder l’exposition en cours et les affiches des prochains films, afin de m’assurer que toutes celles et tous ceux qui me considèrent comme un vieil habitué (c’est-à-dire beaucoup d’entre eux car je suis abonné depuis plus de vingt ans) me voient et soient de nouveau rassurés sur mon état de santé et assurés de mon existence même.

 

            Il va sans dire que j’ai poussé le brouillage de piste jusqu’à prendre comme d’habitude ma carte d’abonné afin de continuer à apparaître dans les fichiers en cas de vérification.

 

            Quand Maman est venue prendre le thé l’autre jour, elle m’a demandé si j’allais encore au cinéma.

 

-  Bien sûr, Maman, je lui ai répondu.

 

            On a parlé de deux ou trois films, puis elle a regardé sur le côté, avec ce regard exagérément désespéré qui la caractérise tant, ses yeux tombant sur une de mes piles des Cahiers du Cinéma (la pile 1988-1990, en l’occurrence), puis en touillant dans sa tasse, elle a lâché pour la 278e fois de notre existence commune :

 

-  Il faudra penser à te marier un jour, quand même, Félicien.

 

            J’aurais pu, comme je l’avais déjà fait à plusieurs reprises, lui rétorquer que c’était la culture, ma femme, puis partir dans un laïus usé mais indiscutable sur le thème de la fidélité des livres, des œuvres d’art et des films. Mais j’en avais assez de ce discours sexiste, ou même carrément misanthrope, puisque de toute façon, ayant aussi goûté par le passé à la gente masculine, j’avais à son égard aujourd’hui autant de désintérêt que pour les femmes. Mes yeux balayèrent pensivement les toits du cinéma sur lesquels donnaient les deux grandes portes-fenêtres de mon salon, puis je lui répondis machinalement.

 

            - Ne t’inquiète pas pour moi, Maman, tout va très bien comme ça, tu sais.

 

            Je savais bien que c’était peine perdue puisque pour ma mère, renoncer volontairement à ce petit plaisir social qu’est le mariage est inimaginable. Après avoir poussé un long soupir elle m’a pris dans ses bras, m’a fait promettre de passer la voir et s’en est allée.

 

            Un peu plus tard, alors que je venais juste de débarrasser nos tasses de la table du salon, le téléphone a sonné et mon projet tout personnel de «culture accessible» allait prendre un nouveau tournant.

 

-  Allo ? Félicien ? Bonjour, c’est Martin Targaud, de l’étude. Vous allez bien ?

-  Très bien, Martin, et vous ?

-  En pleine forme. Et j’ai une nouvelle qui pourrait vous plaire ! Vous savez, la belle maison qui vous intéressait beaucoup, il y a quelques années déjà, juste derrière le Grand Théâtre ? Et bien, ça y est : elle est en vente ! On peut se voir quand vous voulez pour une visite.»

 

©Laurent Geneix pour les Cinéma Studio - Mars 2013